C. C. Mahon

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Renaissance

[Romance pour public averti]

Pour sauver son frère, elle est prête à tout…
Mélissa est jeune et désespérée.
Pour sauver son frère mourant elle a besoin de beaucoup d’argent, très vite.
Elle a arrêté ses études pour passer ses nuits à travailler dans les palaces parisiens. Elle se sert de ses clients autant qu’ils se servent d’elle. Mais cela ne suffit pas.
Quand elle rencontre James, elle est prête à tout.
Mais pas à tomber amoureuse d’un vampire.
James est beau, riche et immortel.
Il a passé les six derniers siècles à fuir ses souvenirs, avec un succès relatif.
Trop d’hommes l’ont manipulé. Maintenant c’est lui qui hypnotise les foules.
Et puis Mélissa fait tout exploser.


Broché
Ebook

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Extrait – premiers chapitres

Chapitre 1: Mélissa

Mélissa pénétra dans le lobby de l’hôtel comme en terrain conquis. Les talons aiguilles de ses escarpins s’enfonçaient dans la moquette luxueuse, et ses hanches moulées par sa robe de soirée se balançaient sur un rythme indolent.

Le bar frémissait d’activité en cette heure de la soirée. Elle marqua une pause à l’entrée du bar, feignant une timidité qu’elle était loin de ressentir. Elle parcourut l’espace du regard, à la recherche de sa proie. Elle ignora les couples et les groupes assis aux tables, et concentra son attention sur le comptoir, là où s’installaient généralement les hommes seuls. Elle en repéra trois, chacun isolé du reste du monde, en tête à tête avec son verre.

Le premier portait un costume fatigué au tissu de piètre qualité, et Mélissa s’en désintéressa aussitôt.

Le costume du second était sobre, bien taillé, sans extravagance. L’homme était empâté, son crâne dégarni.

Cinquante ans, cadre dans une grande entreprise, en déplacement à la capitale pour quelques jours, une femme et des enfants qui l’attendent à la maison. Déjà vu, déjà fait. 

Le troisième homme, par contre, retint son attention. 

Grand, mince, il arborait une belle crinière argentée et la veste à col Mao de celui qui n’est pas soumis au dressing code d’une hiérarchie. 

Elle sourit. 

Celui-là avait de l’argent à claquer, et avec un peu de chance une conversation pas trop soporifique. Elle altéra sa course pour se rapprocher.

— Whisky, on the rocks, souffla-t-elle au barman.

Il posa le verre devant elle sans un mot, comme d’habitude. Et comme d’habitude, Mélissa affecta de se concentrer sur son alcool.

Approche dans cinq, quatre, trois… 

Mélissa enroula une mèche de ses cheveux autour de son index. Elle les avait relevés dans un chignon pour dégager sa nuque fine, mais avait pris soin de laisser échapper quelques mèches, pour ne pas sembler stricte. Dans une demi-heure, quand sa proie lui aurait raconté sa vie, son œuvre et sa fortune, Mélissa déferait le chignon d’un air distrait. Ses cheveux cascaderaient sur son épaule — ils faisaient toujours leur effet.

… deux, un… 

Rien. Mélissa coula un regard discret à l’homme. Il était toujours accoudé au bar, à moins d’un mètre d’elle. Il l’ignorait royalement, toute son attention portée sur l’autre extrémité du comptoir, et le groupe de mannequins qui y discutaient bruyamment. Des mannequins masculins.

Elle étouffa un soupir de frustration et foudroya le barman du regard. Il aurait pu la prévenir.

Le barman ne leva pas la tête du verre qu’il essuyait, mais il s’accorda un sourire narquois.

Connard, songea Mélissa. On voit que t’as un salaire pour payer ton loyer, toi. 

Plus de temps à perdre, il fallait aborder monsieur-cadre supérieur avant qu’il ne retourne se coucher dans son hôtel pas cher. Car il était évident qu’il ne pouvait se payer une chambre dans un palace…

Mélissa prit son verre, tourna le dos au comptoir, et manqua de percuter un poitrail masculin. Le whisky s’agita et les glaçons s’entrechoquèrent. Elle leva les yeux vers le nouveau venu. Était-il friqué ? Seul ? Susceptible de se laisser délester de quelques centaines d’euros ?

Le regard dur que l’homme posa sur Mélissa lui ôta tout espoir : ce type-là n’était pas venu se distraire, mais travailler. Il attrapa le verre de Mélissa et se pencha pour le reposer sur le bar. Au passage, il lui souffla dans l’oreille :

— Sécurité. Suis-moi.

Il posa sa grosse patte au creux du dos de Mélissa et la « guida » d’une main ferme vers la sortie.

— Qu’ai-je fait de mal, monsieur l’agent ?

— Changement de management, les putes ne sont plus les bienvenues.

— Escort ! s’indigna Mélissa. Je vends ma compagnie et ma conversation. Le sexe ne fait pas partie du marché. Ça fait six mois que je bosse ici, et personne ne s’en est jamais plaint. Les hommes aiment avoir quelqu’un à qui parler.

Et ça paie mieux que de servir des burgers au fast-food. 

Le videur lui jeta un regard morne :

— C’est pas moi qui décide. Je me contente d’appliquer. Débarrasse le plancher. Si tu reviens, j’appelle la Mondaine.

Il la planta sur le trottoir. Une pluie fine de printemps trempait l’asphalte.

Le quartier n’était pas le plus animé de Paris. Seul lieu d’attraction pour ses proies, le palace occupait un immeuble cossu au cœur d’une zone résidentielle. À deux rues de là, le grand magasin le plus chic de France dormait comme un gros chat. Mélissa descendit la rue en marmonnant.

« J’appelle la Mondaine. » Connard. Comme si les flics pouvaient quelque chose contre moi. J’ai l’âge de boire un verre, et le droit de me le faire offrir par le premier gogo venu. 

Elle avait garé sa moto dans une ruelle calme, et la machine l’attendait sous la pluie fine.

Un top-case ultra large défigurait la ligne de sa monture bien-aimée, mais Mélissa n’avait pas vraiment le choix. Le travail d’escort exigeait une tenue peu adaptée à la pratique de la moto. Il était trop difficile de garer une voiture dans le quartier où elle bossait, et les taxis revenaient trop chers à la longue. 

Quand il pleuvait comme ce soir-là, Mélissa doutait parfois de son choix. Une petite voiture ne devait pas être si difficile à garer ? Elle y serait au sec, et il y aurait même un chauffage. Mais pour ça il faudrait revendre la moto que son frère avait choisie pour elle. Celle qu’il avait baptisée « Mamie », parce que Mélissa ne pouvait se payer qu’une antiquité.

Avant d’ouvrir le coffre, elle effleura le sticker de coccinelle que son petit frère avait collé là. Puis elle se changea : pantalon, bottes et blouson de cuir remplacèrent sa tenue raffinée. Elle dénoua son chignon pour enfiler son casque et mit le contact. Puis elle dit mentalement adieu au quartier cossu. Elle allait devoir se trouver un autre terrain de chasse.

* * *

L’hôpital sentait le désinfectant et le vomi. Les dinosaures peints sur les murs et les décorations de Pâques oubliées dans les couloirs ne changeaient rien à l’affaire : les enfants qui entraient dans ce service n’en ressortaient que d’une manière…

Mais pas Jérémy. 

Lui allait partir en héros, ou du moins en explorateur. Mélissa allait lui faire traverser l’Atlantique et lui offrir la meilleure thérapie expérimentale pour son affection. La seule thérapie. Dès qu’elle aurait rassemblé la somme.

Elle retrouva son frère dans la salle commune. Assis près d’une fenêtre, il semblait perdu dans la contemplation du ciel parisien. Comme il était frêle. À quinze ans, il en paraissait douze. Mais son visage s’éclaira dès qu’il vit Mélissa. Elle avisa le cahier qui reposait sur les genoux du garçon :

— Comment va l’école ? demanda-t-elle.

— Je ne vois pas pourquoi je m’entête. Ça ne me servira à rien.

— Ne dis pas ça. Dans quelques mois j’aurai assez économisé pour payer ton voyage, et alors tout ira mieux.

Il lui sourit, mais dans ses yeux elle vit qu’il n’y croyait plus. Son cœur se serra.

— Et toi ? dit-il, comment vont les études ? Tu n’as pas des partiels en ce moment ? Tu arrives à réviser malgré le travail ?

— L’avantage d’être concierge de nuit dans un hôtel, c’est qu’on a de longues heures de calme pour travailler. Et mes partiels sont presque finis.

Elle n’avait pas mis les pieds à l’université depuis les vacances de Noël, et n’avait aucune intention de passer quelque examen que ce soit. Plus tard, quand Jérémy serait guéri, elle aurait tout le temps de changer de profession. Elle verrait à ce moment-là.

— Tu es sûre que tu dors assez ? dit le garçon. Tu as l’air fatiguée. Tu devrais peut-être prendre quelques vacances.

— Tu as raison, je vais faire ça.

Elle sourit et lui ébouriffa les cheveux. Il protesta mollement.

Elle n’en pouvait plus de lui mentir. Il était sa seule famille, et il ignorait tout de sa vie. Mais parce qu’elle était la seule famille de Jérémy, elle ne pouvait se laisser aller à cet instant de faiblesse. Elle lui fit la conversation une petite demi-heure, promit de revenir le lendemain, et l’embrassa.

Dans le couloir, l’infirmière en chef lui fit signe de la suivre dans son bureau.

— Je vous ai entendue parler à votre frère, dit-elle en fermant la porte de la minuscule pièce. Je me suis renseignée sur cette histoire de thérapie. C’est un miroir aux alouettes.

Mélissa ouvrit la bouche, mais l’infirmière leva la main pour interrompre sa réplique :

— Le protocole seul coûte plusieurs centaines de milliers d’euros, et n’est pris en charge par aucune assurance. Et c’est sans compter l’hospitalisation, le voyage pour lui et vous… Je sais que vous travaillez dur, mais jamais une jeune fille seule ne pourra rassembler cette somme à temps.

Le cœur de Mélissa rata un battement.

— À temps ? souffla-t-elle.

— La maladie évolue de plus en plus vite, et à l’heure actuelle…

L’infirmière secoua la tête.

— Je ne comprends pas, dit Mélissa. Il a l’air en forme quand je viens le voir.

— Vous n’avez aucune idée de l’effort que ça lui demande. Après votre départ, il passe le reste de la journée dans son lit, et il faut souvent augmenter ses doses d’antidouleur. Il veut vous rassurer, mais il n’est plus temps de se voiler la face. Il faut prévenir votre père.

Chacune des phrases de l’infirmière était comme un coup de poing au ventre de Mélissa, et la dernière la sonna pour de bon.

— Notre père nous a laissés tomber le lendemain du diagnostic.

— Il serait temps de lui pardonner.

— Il ne mérite pas de rencontrer Jérémy.

— Vous avez pensé à ce que votre frère mérite, lui ?

Mélissa ne pensait qu’à ça. Et pour le lui offrir, elle était prête à tout, y compris à vendre son corps. Que personne ne vienne lui dire qu’elle n’avait pas l’intérêt de son frère à cœur. Mais elle avait mieux à faire que de rechercher un homme qui avait tout fait pour disparaître de leurs vies.


Chapitre 2: James

À l’instant où le soleil disparut derrière l’horizon, James revint à la vie.

Autour de lui l’immeuble grouillait d’activité. Étendu dans son lit, il entendait les livreurs qui, huit étages plus bas, déchargeaient des caisses de bouteilles à l’arrière des cuisines. Des employés passaient l’aspirateur dans un couloir. Une petite cinquantaine d’êtres humains s’activait à préparer le Renaissance pour son inauguration, quelques heures plus tard, et il entendait chacune de leurs voix. 

James avait mené ce projet tambour battant, et en deux ans il avait créé un palace cinq étoiles au cœur de Paris. Il pouvait être fier de lui. 

Il allait savourer cette victoire et les douceurs de la vie parisienne pour quelques semaines. Après ça, il lui faudrait un nouveau projet. Peut-être…

Un bruit, sur la terrasse, l’arracha à sa rêverie. En un clin d’œil il était debout, près de la verrière. Il actionna la commande des stores, et les plaques d’acier renforcé se replièrent, révélant le ciel parisien.

S’installer dans un loft entièrement vitré, quand on est un vampire, c’est un pari risqué. James avait pris ses précautions : les vitres étaient blindées, tout comme les volets capables de supporter l’impact d’un petit avion. 

James s’était préparé au pire, et le pire l’attendait de pied ferme sur la terrasse.

— Karen, que me vaut ta visite ?

La femme qui se tenait de l’autre côté de la vitre était très grande, très mince, très blonde. Très en colère aussi, et ce sans discontinuer depuis vingt ans.

— Ouvre-moi, pleutre ! 

James hésita. 

Il était plus fort qu’elle. Plus vieux. Il lui avait tout appris. Bon sang, c’était lui qui avait fait d’elle ce qu’elle était !

Là était le problème, d’ailleurs.

Il déverrouilla la porte-fenêtre et lui tourna le dos. Karen ne devait pas savoir à quel point elle le rendait nerveux. Cette femme était pire qu’un chien : si elle sentait sa peur, elle lui sauterait à la gorge sans hésiter. 

James traversa donc son appartement d’un pas nonchalant, affectant de ne pas s’inquiéter quand il entendit Karen pénétrer chez lui.

— Café ? proposa-t-il.

— Je ne comprends pas pourquoi tu bois cette horreur.

— C’est un Pacamara que je fais venir spécialement du Guatemala. Je le prépare à l’eau distillée. On ne fait pas mieux.

— Peu importe. Grâce à toi ça fait vingt ans que je ne bois que du sang.

Nous y voilà. 

Il poussa un soupir de martyre et se prépara sa première tasse de café. Pendant plusieurs minutes il ne dit rien, n’accorda pas un regard à sa visiteuse. Karen ne bougea pas un muscle. En l’absence de battements de cœur, et comme elle n’avait pas besoin de respirer, elle ne faisait pas plus de bruit que l’une des statues de bronze qui décorait le loft. James savoura ce fait, conscient que le calme n’allait pas durer. Quand son breuvage fut prêt, il se retourna enfin.

Karen le foudroyait du regard. Il la considéra par-dessus le rebord de sa tasse. Le café était brûlant, corsé et parfumé, comme il l’aimait. Il emplit ses narines de l’arôme de l’arabica. Mais une note suave et fétide vint lui gâcher son plaisir. Il plissa le nez :

— Tu as chassé, remarqua-t-il.

— Tu as fait de moi ce que je suis, ne viens pas me faire la morale maintenant.

— Qu’es-tu venue faire ici ?

— Assister à ton dernier triomphe en date, bien sûr.

Elle rompit son immobilité pour déambuler dans le loft et faire courir ses doigts sur les œuvres d’art. James la regardait faire en frissonnant intérieurement. Le moindre geste de Karen avait des airs de menace.

— Tu pensais vraiment que tu pouvais te cacher ?

— Karen, si j’avais voulu me cacher, je ne l’aurais pas fait dans un bâtiment en verre, et je n’aurais pas invité tout Paris à l’inauguration. Que veux-tu ?

— Redevenir humaine.

— C’est toujours aussi impossible que la dernière fois que tu me l’as demandé.

— Alors je veux te gâcher la vie comme tu as gâché la mienne.

James reposa sa tasse un peu trop vivement, et le café lui éclaboussa la main.

— À une époque, je t’ai aimée, dit-il, et c’est la seule raison pour laquelle tu es encore de ce monde. Mais ne me pousse pas à bout. Je t’ai faite vampire, je peux aussi bien te réduire en poussière.

— Tu ne me fais pas peur.

— Alors tu es encore plus folle que je le pensais. Sors d’ici avant que je ne perde patience.

Elle redressa le menton d’un air de défi, et il crut qu’elle allait refuser. Mais elle croisa son regard. James ignorait ce qu’elle put bien y lire, mais l’effet fut immédiat. Elle se détourna, donna un dernier coup d’œil au loft, et ressorti par où elle était entrée, si vite que même James n’eut pas le temps de réagir.

Il essuya le café renversé, reprit sa tasse et sortit sur la terrasse. Huit étages en contrebas, une péniche descendait la Seine. 

Il se retourna. La façade de verre s’élevait à la verticale. De chaque côté, la terrasse était séparée des immeubles voisins par la largeur d’une rue. Rien de cela n’avait arrêté Karen. Elle était plus forte que lors de leur dernière rencontre. Et il n’aimait pas la manière dont elle avait inspecté son appartement. Comme si elle mémorisait chaque issue, chaque angle mort, chaque opportunité. 

Opportunité de quoi ? 

Karen ne pouvait pas tuer James. Quand un vampire disparaissait, tous les vampires qu’il avait engendrés disparaissaient avec lui. Tuer son créateur, c’était commettre un suicide. Non, Karen était simplement venue lui gâcher son plaisir, comme elle aimait le faire de temps en temps. 

Il n’allait pas la laisser gagner. 

Pour commencer, il allait finir de déguster ce café avant qu’il ne refroidisse. Après quoi il profiterait de sa soirée d’inauguration. Il avait bien mérité de se changer les idées.


Chapitre 3: Mélissa

Dans sa chambre de bonne sous les toits, Mélissa refaisait ses comptes pour la troisième fois. Les chiffres étaient têtus. Pour rassembler l’argent nécessaire au premier cycle de traitement, elle ne pouvait se permettre aucun temps mort : non seulement elle devait se trouver un nouvel hôtel où travailler dès le soir même, mais elle devait passer à la vitesse supérieure. Elle avait parfois couché avec un client, mais uniquement parce qu’elle le voulait. Elle avait trop bu, elle se sentait seule, et le type lui plaisait. Ce n’était pas de la prostitution, juste une relation de travail qui dérapait un peu. Cette distinction lui permettait de se regarder dans le miroir. Mais elle la privait de revenus conséquents. 

Fini de faire la fine bouche ! 

Jeune ou vieux, moche ou pas, si un client voulait coucher, elle accepterait désormais — tant qu’il pouvait payer. Et tant pis pour le malaise qui lui travaillait l’estomac à cette idée. La perspective de perdre Jérémy était mille fois pire.

Forte de cette nouvelle résolution, elle ferma son cahier de comptes et ouvrit l’annuaire des palaces parisiens. Où pouvait-elle se faire une place ?

Elle barra tous les établissements liés à la pègre et aux réseaux mafieux de l’Est. Elle n’avait pas besoin d’être « recrutée » de force par ces marchands de chair fraîche. Mais ça réduisait sa liste à peau de chagrin. Les quelques établissements restants étaient très regardants sur les « affaires » qui étaient conclues dans leurs murs, et Mélissa n’avait pas l’intention de se faire remarquer non plus par la police des mœurs.

Restaient quelques clubs huppés dans lesquels elle pouvait prospecter… en compagnie de dizaines de ses collègues.

Son téléphone sonna. C’était Diane, justement.

— J’ai entendu dire que tu t’es fait virer du Frederik’s, fit Diane. Tu sais où tu vas te rabattre? Vivi m’a laissé tomber, j’ai besoin d’une binôme.

Comme toujours, Diane allait droit au but. Quand on passe ses nuits à vendre du rêve à ses clients, on apprécie une conversation franche et sans chichi.

— Je suis dispo. Où tu bosses en ce moment ?

— Tu as entendu parler du nouvel hôtel, sur les quais ?

— Le Renaissance ? Il a ouvert ?

— Inauguration ce soir. J’ai eu deux invitations, mais Vivi a disparu de la circulation. Je ne connais pas l’endroit, je ne veux pas y aller seule. Mais l’occasion est trop belle. T’en dis quoi ?

Mélissa en disait que sa bonne étoile venait peut-être se de réveiller, et que ce n’était pas trop tôt.

* * *

En plein cœur de Paris, le Renaissance occupait un pâté de maisons qu’un incendie avait détruit plusieurs années plus tôt. Plutôt que de chercher à imiter les immeubles haussmanniens qui l’entouraient, l’architecte avait opté pour le parti-pris inverse. Tout en parois de verre et angles aigus, le Renaissance ressemblait à un cristal géant qui aurait poussé en bord de Seine. 

Une procession de voitures avançait au ralenti devant le palace, où une petite armée de voituriers prenait an charge décapotables de collection, 4X4 rutilants et grosses berlines aux vitres teintées. Les beautiful people faisaient la queue sur le tapis rouge pour montrer patte blanche aux portiers.

— On se croirait à la remise des Oscars, souffla Mélissa.

— La fille derrière nous l’a eu il y a deux ans, confirma Diane.

Stars de ciné, pilotes de course, capitaines d’industrie et chanteuses à succès : la faune qui se pressait autour des deux femmes puait le fric à plein nez. 

Si je me débrouille bien, je peux espérer gagner en une nuit autant qu’en un mois au Fredericks. Me faire chasser comme une malpropre est peut-être la meilleure chose qui me soit arrivée. 

L’entrée du Renaissance était gardée par une paire de géants bodybuildés. Diane leur tendit son invitation, et les deux femmes pénétrèrent dans le nouveau palace parisien.

* * *

Le Fréderiks avait habitué Mélissa aux dorures, aux tapis persans et aux bois anciens. Avec le Renaissance elle découvrait un univers de marbre blanc, ponctué de sculptures de métal poli, et enfermé dans une structure de verre. Le lobby était grand comme un hall de gare. Le sol de marbre luisait doucement sous des candélabres de cristal plus gros que des voitures, suspendus par des câbles invisibles. Six étages plus haut, le plafond se confondait avec le ciel nocturne. Le public de VIP qui se pressaient entre les cheminées suspendues ouvrait des yeux de gosses émerveillés. Pour quelques instants, Mélissa se laissa elle aussi distraire par la magie du lieu.

* * *

Mélissa était perdue dans la contemplation d’une sculpture moderne en verre quand Diane lui donna un coup de coude :

— Clients friqués à deux heures. Le rondouillard chauve, c’est un photographe célèbre. L’autre vient de faire fortune sur le Net. Célibataires tous les deux. Suis-moi.

* * *

Diane était une championne. Mélissa l’avait rencontrée six mois plus tôt, quand elle avait débuté dans le métier. Plutôt que de chercher à la chasser de son territoire, comme d’autres avant elle, Diane avait décidé de former Mélissa. Look, repérage et stratégies d’approche, Diane avait enseigné les bases à la débutante, et l’avait « dégrossie », comme elle aimait le dire. Elle lui avait aussi expliqué l’importance de rester « en dehors d’elle-même », si jamais Mélissa décidait de suivre un client au lit. Mélissa ne voulait pas : elle se voyait escort, pas prostituée. Elle vendait sa compagnie, pas son sexe. Diane n’avait pas insisté : chaque fille faisait comme elle le voulait. En quinze jours, Mélissa était prête à voler de ses propres ailes. Mais elle avait encore bien des choses à apprendre, et ce soir-là Diane lui fit une démonstration de haute volée. En cinq minutes, elle avait les deux types — photographe et geek — dans sa poche. Elle les attira dans un recoin du lobby, un peu à l’écart de la foule, et se laissa choir dans un cabapé de cuir blanc. Sa robe remonta à la naissance de ses cuisses, révélant un soupçon de porte-jarretelles. Avec un sourire innocent, Mélissa prit place tout contre Diane, et posa la main sur la cuisse de son amie. Le regard des deux types s’embua aussitôt.

Diane tapota le siège à côté d’elle et Geek vint s’y asseoir, comme un petit chien obéissant. Mélissa, elle, coula un regard innocent à photographe, au travers de ses longs cils noirs. Un sourire carnassier s’épanouit sur le visage de photographe.

Tu crois que tu vas me manger, songea Mélissa, mais c’est moi qui vais te croquer. 

— Parlez-moi de vous, susurra Photographe.

Mélissa lui ressortit l’histoire habituelle, celle d’une orpheline qui avait dû s’endetter pour intégrer la plus prestigieuse des écoles de commerce. L’important, quand on ment, c’est de rester proche de la vérité, et Mélissa n’avait pas besoin de beaucoup d’imagination pour attendrir les cœurs.

Pendant que Photographe la félicitait pour son ambition et sa réussite intellectuelle, il avait posé sa main sur la cuisse de Mélissa et remontait, lentement mais sûrement, vers son entrejambe. Elle réprima son dégoût, fit mine de ne rien remarquer. Elle avait besoin de ce fric.

— Et comment tu fais pour vivre ? Tes parents t’ont laissé de l’argent ?

— Pas un sou, confia Mélissa. J’ai une bourse, mais elle ne couvre que les frais d’école. Pour le reste, je dois me débrouiller. L’été, je travaille. Parfois je fais des séances photo. Et puis des amis me donnent un coup de main…

Il avait atteint le fond de sa culotte, et elle sentit son doigt rugueux se faufiler entre le tissu et sa peau. Elle poussa un petit cri et ouvrit de grands yeux innocents. Photographe sourit comme un requin devant son repas :

— Tu crois que je pourrais t’aider ?


Chapitre 4: James

La file des voitures faisait le tour du pâté de maison. Le Tout-Paris faisait la queue sur le tapis rouge, se soumettant de bonne grâce à la supervision des videurs. Dans le lobby, James se promenait, une flûte de Champagne à la main. Quelques personnes le reconnurent et vinrent le saluer. Il n’avait pas pour habitude de faire la première page des journaux, mais sa récente carrière d’illusionniste à grand spectacle lui valait tout de même un certain renom. Les gens qui le félicitaient pour son dernier spectacle ignoraient que le célèbre illusionniste était également le maître des lieux. Pour le public, le propriétaire du Renaissance était un homme d’affaires anonyme, et c’était très bien comme ça. Bien entendu, ses employés le connaissaient. C’est pourquoi un des videurs l’attira à l’écart pour lui glisser à l’oreille :

— Vous voyez les deux filles, là-bas ? Ce sont des escorts.

— Vous les connaissez ?

— La plus vieille, oui. Diane. Elle a bossé un moment dans le club où je travaillais. Vous voulez que je les sorte discrètement ?

James observa les deux femmes. Celle que le videur avait appelée Diane avait peut-être 35 ans — pas « vieille », selon les standards de James. Elle portait ses cheveux blond cendré noués sur la nuque, et sa robe brodée d’or lui descendait à mi-cuisse. Son maquillage était flatteur sans être vulgaire, et elle ne détonnait pas dans la foule des VIP.

Sa compagne était bien plus jeune — 20 ans, peut-être ? Elle avait relevé ses cheveux châtain dans un chignon haut qui exposait sa nuque délicate. Sa robe était courte, mais à 20 ans, on peut tout se permettre. Si elle détonnait au milieu de la foule, c’était surtout par sa jeunesse.

— Gardez un œil sur elles, dit James. Tant qu’elles ne dérangent personne, laissez-les tranquilles.

Le videur hocha la tête et partit reprendre son poste, près d’une colonne de marbre. James s’approcha des deux femmes, faisant mine d’admirer l’une des sculptures de verre qu’il avait choisies pour le rez-de-chaussée.

* * *

Les deux call-girls avaient trouvé des clients. James observa Diane, la plus expérimentée, embobiner un magna des nouvelles technologies. La voir séduire cet homme était comme prendre une leçon de manipulation. La nature et l’âge de James lui conféraient des pouvoirs de persuasion fort utiles, et il les avait améliorés en prenant des cours d’hypnotisme, comme le font de nombreux magiciens. Diane, elle, ne se reposait ni sur le surnaturel, ni sur l’hypnose. Elle usait de psychologie, de charme, et d’un je-ne-sais-quoi féminin qui fascinait James.

De son côté, la plus jeune des deux escorts usait de tactiques plus basiques. Diane lui avait abandonné un homme rondouillard et chauve qui parlait de sa vie depuis de longues minutes. La fille l’écoutait avec une mine captivée, et affectait de ne pas remarquer quand le regard de l’homme s’attardait sur son décolleté. Enfin, l’homme lui posa une question. Mais dès qu’elle commença à parler, il en profita pour poser sa main sur sa cuisse. De là où il était, James vit le dégoût sur le visage de la fille. Elle chassa cependant bien vite cette expression et continua à parler comme si de rien n’était, alors que la main de l’homme montait inexorablement vers l’entrejambe de sa compagne. James fit abstraction de la musique, des conversations et des bruits de verres pour se concentrer sur la fille. Elle respirait trop vite, et son cœur battait trop fort. Ses épaules s’étaient raidies, ses pupilles s’étaient contractées, et sa main s’était refermée sur le coussin du canapé, comme si elle s’y raccrochait. Elle voulait s’enfuir, et faisait usage de toute sa volonté pour rester immobile, soumise aux attouchements de l’homme.

Qui es-tu, et pourquoi t’infliges-tu ce calvaire ? 

Quelques minutes plus tard, la fille et le chauve quittèrent le lobby. James vida deux flûtes de Champagne, coup sur coup. Cela faisait des siècles que l’alcool ne lui faisait plus d’effet, mais certains réflexes ont la vie dure. Autour de lui les invités buvaient ses liqueurs, s’empiffraient de sa nourriture et foulaient ses tapis. Le bruit lui sembla soudain insupportable, et il sortit.

Sur le trottoir, l’air était humide et pollué. Un voiturier arrêta une Porsche de collection devant l’hôtel, et le type rondouillard ouvrit la porte à la call-girl. La petite voiture s’éloigna le long du quai. Sur un coup de tête, James décida de la suivre. Il prit le pas de course. C’est alors qu’un homme se mit sur son chemin.

James maudit sa distraction quand il sentit la pointe du pieu contre sa poitrine. Il avait bloqué le coup de manière instinctive, et savait qu’il n’était pas en danger. Mais il aurait dû entendre le chasseur arriver bien avant d’être à sa portée.

— Dominic, dit James. Tu te prends pour Van Helsing ?

James tordit le poignet de Dominic, forçant celui-ci à lâcher son arme.

— Si tu cherches ta sœur, poursuivit James, tu l’as ratée de peu.

— C’est toi que je voulais voir.

— Tu n’as pas eu d’entrée pour la soirée ?

Le chasseur ne répondit pas, mais la haine qui se lisait sur son visage se passait de sous-titres.

— Nous sommes en pleine rue, lui rappela James. Même si tu arrives à me tuer, tu ne t’échapperas pas. Mes hommes te rattraperont.

— Ça te ressemble bien, de laisser les autres faire ton sale boulot.

— Et toi, toujours aussi tête brûlée. Me tuer, c’est condamner ta sœur à subir le même sort.

— N’inverse pas les rôles. C’est toi qui as condamné Karen. En te tuant, je la libérerai, et je t’empêcherai de transformer d’autres gamines innocentes.

— Oh, crois-moi, j’ai retenu la leçon.

Quand James avait mordu Karen, il avait espéré qu’elle comprendrait. Qu’après une période d’adaptation, elle apprécierait de pouvoir passer quelques siècles en sa compagnie. Après tout, elle voulait vivre avec lui. Mais pas comme ça, avait-il compris — trop tard. Personne ne voulait passer plusieurs siècles tout seul, mais personne ne voulait non plus les passer à fuir une harpie en rogne et son frère assoiffé de sang.

Toujours immobiles au milieu du trottoir, James et Dominic commençaient à attirer les regards.

— Pars sans faire d’histoire, dit James. Je ne te poursuivrai pas.

Dominic hésita. Ce dingue était capable de tenter le tout pour le tout. James n’avait aucune envie de se battre au vu et au su du Tout-Paris. Il lui fallait convaincre le chasseur de tourner les talons. 

James tenait toujours le poignet de Dominic… Une torsion, et l’articulation claqua. Dominic poussa un grognement étouffé. James devait le reconnaître, le gamin avait du cran.

— Va te faire soigner aux urgences. La prochaine fois, je serai moins généreux.


Chapitre 5: Mélissa

Photographe possédait une Porsche décapotable. Il la pilotait nerveusement d’une main, pendant qu’il gardait l’autre dans la culotte de Mélissa. Cheveux au vent, celle-ci poussait de petits feulements en réponse aux caresses, autant pour satisfaire son client que pour se convaincre de son propre enthousiasme.

Photographe vivait dans un atelier d’artiste sur l’île Saint-Louis. Dans l’ascenseur de fer forgé qui les menait au dernier étage, il retira sa robe à Mélissa, dégrafa son soutien-gorge, et entreprit de mordiller ses tétons. Elle passa les mains dans sa nuque et guida sa tête. Par-dessus son épaule, elle voyait les étages défiler. 

Au quatrième, une porte s’entrouvrit. Mélissa poussa un gémissement de plaisir, et croisa le regard émoustillé d’un vieux en Charentaises.

Au sixième, l’ascenseur s’immobilisa avec un tressautement. Photographe s’arracha à la poitrine de Mélissa le temps de déverrouiller la porte de son appartement.

Un désordre bohème régnait chez l’homme. À une extrémité, sous la verrière ancienne, Mélissa devina un studio photo. À l’opposé, un lit deux places aux draps froissés. Photographe poussa Mélissa vers le matériel photo.

— Pour les photos, il y a un supplément, prévint Mélissa.

Il sortit son portefeuille de la poche de sa veste et fourra une liasse de billets dans la culotte de Mélissa.

— Qu’est-ce que j’ai pour ce prix-là ?

— Tout ce que tu veux, à deux exceptions : j’embrasse pas, et je ne passe pas la nuit chez toi.

— Vendu.

* * *

Photographe avait peut-être arpenté la planète, mais au lit il manquait sérieusement d’originalité. Mélissa se prêta de bonne grâce à ses fantasmes. Elle refit mentalement ses comptes, alors qu’il s’activait sur elle, pour ne pas penser au ventre mou de l’homme, à son torse poilu, à ses dents jaunies.

* * *

L’aube n’était encore qu’un espoir quand Mélissa quitta l’appartement.

Photographe ronflait, le nez dans l’oreiller. Elle lui laissa une carte de visite avec un petit mot manuscrit. Elle voulait qu’il se sente unique, qu’il s’imagine avoir une place particulière dans la vie de Mélissa. C’était un mensonge. Pour elle, il était important qu’il reste un client. Un chiffre dans son cahier de compte. Pas un amant, et encore moins un ami. 

De toute manière, les hommes ne désiraient qu’une chose, et ce n’était pas son amitié. Diane avait insisté sur ce point, mais Mélissa ne l’avait pas attendue pour s’en rendre compte.

* * *

La pluie avait cessé, et Paris était silencieux. Les fêtards s’étaient assoupis, repus d’alcool, de musique et de sexe. Les lève-tôt profitaient de leurs dernières heures de sommeil. Mélissa avait la ville pour elle seule. Elle traversa le pont Saint Louis pour rejoindre l’île de la Cité, remonta le Quai aux Fleurs, longea l’Hôtel Dieu et traversa le pont Notre-Dame. Elle s’arrêta un moment au-dessus du fleuve, pour contempler l’eau. Elle n’avait pas envie de rentrer chez elle, seule et souillée. Elle voulait du bruit, des corps pressés contre le sien sans attendre rien de sa part. Elle voulait s’étourdir et pour quelques heures oublier sa vie. Quelques SMS, et une adresse apparut. Ailleurs, plus loin, la fête ne faisait que commencer. 

Du haut de la Tour Saint-Jacques, les gargouilles la jugeaient. Elle leur fit un doigt d’honneur avant d’enfourcher sa moto.

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